AVION À RÉACTION
Je tiens pour certain que Fabien de Cugnac est un avion à réaction, et je préfère mempresser de lasséner ici plutôt que de le révéler au terme dun long développement.
Fabien de Cugnac est un avion à réaction, et quil nen sache rien ne doit pas nous voiler ce désir qui tout entier le tend, de tracer, anonyme à la plupart, une traînée déchappement cest exactement ce quil fait lorsquil ouvre dans les hautes sphères comme une fermeture éclair gazeuse, la trace par où il séchappe, signature difficilement identifiable à lil nu, mais pas pour autant impossiblement reconnaissable pour ceux qui lui réservent une place au sein de leur famille dans le sens le plus large et qui, en le voyant les survoler, savent avec reconnaissance quun des leurs toujours large, le sens, le plus large, et maintenons cette constance un des leurs est un avion.
Lorsque jévoque ici la famille ou le proche, jespère bien avoir tué le sens dans lequel il peut être entendu, qui est évidemment celui du proche ou de la famille dont on parle lorsque lon évoque ces artistes qui uvrent en famille, peintres, écrivains des familles. Parlant dun avion, et plus encore dun avion à réaction, jévoque la fière proximité quil est possible dentretenir avec les sens que lavion à réaction éveille en nous.
Les codes de la critique artistique contiennent des articles très stricts dès lors que lon aborde la réaction. Luvre et lartiste en réaction méritent souvent, si pas le mépris, du moins la suspicion, comme si un carré blanc sur fond noir contenait en lui, logiquement, léchec dune uvre diamétralement opposée. Pour lexpliciter par rapport à luvre de Fabien de Cugnac, la série de soleils couchants sur plage (soleil couchant sur plage pouvant être entendu comme matière type de fixation type de support) ferait ainsi réaction à léchec (commercial) de détails de corps de femmes noires.
Je ne prétends pas ici réencoder les fondements de la critique, qui restent certainement applicables en matière de réaction ; simplement, envisager le passage des corps au ciel, si jose dire (et jose le dire sans audace, puisque cest bien de cela quil sagit) sous le seul axe de la réaction, est une manière trop rapide doblitérer un travail que la critique oblitère dailleurs avec une constance qui tient du penchant naturel.
Est-il encore sérieusement possible de photographier à la chambre technique des toisons féminines, des vagins qui pissent, est-il encore permis dexposer ailleurs que sur des marchés touristiques des couchers de soleil, et davancer dans le travail en songeant à sattaquer aux fleurs ? La critique, ici, si elle se laisse elle-même coucher comme ly incite son penchant, sera tentée de ne rien répondre, de ne rien dire, et si elle parle avec cette intention, sera très tentée par un flirt avec la caricature : à quand la mosaïque ?
Et si elle se refuse au silence ou à la caricature, son seul échappatoire sera la question : ringard ou avant-garde ?
Tout le travail de Fabien de Cugnac tient une bonne partie de sa promesse dans une promesse qui nest pas certaine, et qui est celle de sa destruction, de la destruction dune partie importante de sa grande production.
De navoir pas rencontré la reconnaissance immédiate, cette uvre est déjà confrontée à lépreuve dun temps étrange. Aurait-elle été reconnue plus tôt, elle se serait nécessairement concentrée sur quelques tableaux. Or, la difficulté principale qui réside dans la rencontre avec ce travail, cest justement sa quantité. Trop de cieux, trop de corps, trop de noir, trop de mer, comme on veut. Trop de tableaux dont aucun ne vaut moins que le suivant. Mais cela, ce nest que le jugement de celui qui a vu lavion de près, en pièces détachées dans un hangar, en vol dessai sans cocardes, et vidé de ses sièges ou dépourvu de ses systèmes darmement.
Cet avion, cest plutôt comme un patriote quil faut lever les yeux vers lui, en oubliant tous ceux qui ne sont pas en lair. Les patriotes connaissent les codes de la critique, et ils savent choisir le moment de sécrier vive la nation : quand les avions déchirent le ciel en y traçant les couleurs dun pays, le blason dune famille. Pour applaudir douze détails de corps de femme, et huit couchers de soleil, une escadrille.
Bruno Wajskop,
Juillet 2006