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LE DÉTAIL, LE DÉFAUT
Si Dieu, comme le suggérait Aby Warburg, se cache dans les détails, alors Fabien de Cugnac est un illuminé, un authentique fou de Dieu et de ses oeuvres. Les détails chers à de Cugnac ? Ceux du corps humain, un corps approché par lui de très près, tandis que lobjectif de loculus photographique adopte la fonction grossissante de la loupe. Bouches, yeux, sexes féminin ou masculin pileux ou épilés, oreilles, épiderme : thèmes du corps entre tous élus par ce photographe précis, ceux-ci se voient traités selon le modèle littéraire post-renaissant du blason, tout de concentration sur le motif, plus que métonymique.
Faiseur dimages méticuleux, Fabien de Cugnac avance toujours à rebours de lombre. Intention explicite, produire une image à la fois esthétique et clinique. Encore, autoriser de voir du mieux quil est possible, au-delà de linaperçu lintérieur dune vulve et la morphologie dun clitoris, la texture dune langue pointant entre la double ligne charnue des lèvres, les lignes complexes dun pavillon doreille, la répartition précise des poils à la surface dune peau..., visibilité maximale résultant dune exploitation de la lumière elle aussi maximale.
Lutilisation exclusive du noir et blanc, une très haute défi nition, un souci permanent de contraster limage, pour un peu, tireraient cette dernière vers labstraction. De Cugnac, pour autant, entend résolument plaider pour lincarnation. La surface des yeux quil photographie est liquide, lurine perle dans telle vulve, ou jaillit de telle autre, la langue brille de salive. Le corps objet de fascination et dexpression
vitale, dun bloc.
Lattention au détail, donc, mais non nimporte lequel : zones, avant toutes autres photographiées, déchanges corporels, où quelque chose passe et transite, doù quelque chose sort... Voir et sémerveiller devant la belle image de nous nest pas tout, semble nous rappeler Fabien de Cugnac. Encore faut-il admettre notre corps occupé, peuplé de matières diverses, image mais aussi organe. Vivant, investi dans lacte et le circuit de la vie une série photographique, ainsi, est consacrée au ventre enceint , le corps que capte de Cugnac savère être une formule double. Comme l« objet partiel » lacanien, il connote les principes opposés dentité et de séparation, se tiraillant lun lautre. Ce que lon voit sur limage, le fragment, appelle a priori la totalité.
Quoique la totalité, ici, demeure manquante, que limage a soin de tenir à distance. Tout comme dans Lévidence éternelle de Magritte, représentation dun nu féminin que composent plusieurs tableaux superposés montrant chacun une seule partie de lanatomie du modèle, chaque fragment représenté du corps reste dans son domaine, il est même, dirait-on, son domaine propre : vie en soi, fragment valant pour soi, en tout et pour tout, dans loubli ou la négation du reste. Est-il besoin de le rappeler : la vision rapprochée, dans lhistoire de la photographie, sert fréquemment ce dessein schizophrénique (John Coplans photographiant son corps vieillissant par petits bouts, par exemple). Captation du sujet, soit, mais pour signifi er du sujet quil est celui qui se contemple lui-même pour endurer lépreuve de ne pas toujours se reconnaître.
Alors quoi, Fabien de Cugnac photographe schizophrène, habile manipulateur dissimulant sa propre fêlure derrière lécran dune technique, dun rendu impeccables ? La thèse nest pas invraisemblable, bien que la tempère et la transcende loeuvre même, cette victoire sur ladversité psychologique.
Se positionner en faveur du fragment dabord, ainsi, cest dire que lon peut vivre de la fréquentation des recoins, des zones retranchées, du monde du corps mis en pièces, comme à labri de soi. Cest dire encore que lon peut y trouver de souveraines beautés, des effets, une esthétique. Cest valoriser enfin lavantage du défaut. Fonder, de nous, limage totale ?
Perspective fort improbable. Une représentation de nous-mêmes, cependant, reste possible, fût-ce par réduction, à cette condition, que déclinent sur leur mode ambivalent les images de Fabien de Cugnac, icônes aussi admirables que toujours intrigantes : sautoriser doublier ce que lon nentend pas montrer dans limage, irreprésentable en vérité, le monde même, ce trop. La photographie comme tactique existentielle, défi nitivement.
Paul ARDENNE
2004